Les lisières

Les lisières 

Olivier Adam  (Editions Flammarion août 2012)

Le premier souvenir de Paul Steiner, écrivain installé en Bretagne, date de ses 10 ans, moment où il se rappelle nettement avoir été sauvé du suicide par son frère ainé. Avant ce moment, rien.

Le ton est donné : le héros du livre est un homme habité d’un mal-être profond, qu’il nomme d’ailleurs sa « Maladie ». Il croit parfois la tenir à distance, mais elle demeure tapie, et chaque fois que la menace se fait plus précise, fuir, effacer le passé pour tenter de  recommencer en haut d’une page blanche, semble son unique recours.

Au début du roman, on le découvre seul, quitté par sa femme, lasse de le maintenir à la surface, expulsé de sa maison comme de sa vie, et séparé de ses enfants.  Appelé à l’aide par son frère ainé, il rentre en région parisienne pour s’occuper de ses parents malades, et retrouve la banlieue où il a grandi, faisant ainsi le voyage inverse de celui qui l’a conduit d’une « lisière » à l’autre, de la banlieue vers son « finistère » où il s’est réfugié. Il retrouve ainsi les lieux, les amis, la famille, tout ce qu’il a fui et rejeté et qui, pourtant, l’a construit, faisant ainsi de lui un « être périphérique », en « bordure du monde ».  C’est aussi pour l’auteur, l’occasion de dresser un portait engagé de la France d’aujourd’hui, d’un pays qui relègue en périphérie des villes les ouvriers, employés, jeunes familles et cadres moyens. Les relations parents-enfants ne sont pas non plus épargnées, jusqu’à la découverte d’un secret de famille qui ne suffit pas à apaiser notre héros. On retrouve dans ce roman sombre,  les thèmes de prédilection d’Olivier Adam, la souffrance, la précarité, le racisme, la politique de droite, mais aussi la Bretagne et le Japon.

Le projet est ambitieux, l’auteur excelle dans cette alliance parfaitement maîtrisée de l’intime et le social, et l’écriture est, comme toujours, superbe … et pourtant, je crains que certains lecteurs puissent aussi rester quelque peu … en « lisière » du livre. Même si on peut parfois être ému par Paul qui nous fait partager sa souffrance, ses errances, ses désespoirs et erreurs,  on est aussi en manque d’empathie avec ce héros, un peu complaisant sur lui-même, qui ne cesse de se morfondre, attendant des autres une aide sans rien offrir en retour. Son discours qui se veut lucidement social, ne parvient pas toujours à éviter des thèmes souvent rabâchés  voire même clichés : vie dans les banlieues, racisme, destin inéluctable, familles déchirées … j’ai aussi trouvé le ton parfois un peu méprisant, sectaire, juge sévère de la médiocrité de la vie des autres. Certains personnages du livre adressent d’ailleurs ces mêmes reproches au héros … Olivier Adam aurait-il ainsi  trouvé le moyen de se protéger de ce type de critiques ? … les ressemblances entre le personnage et l’auteur sont tellement fortes qu’on peut légitimement se demander où s’arrête la fiction et où commence l’auto-biographie.

Reste que, malgré des longueurs et cette distance (défiance ?) envers Paul, on dévore les pages … et que le livre demeure en vous après qu’on en ait tourné la dernière.