« Du domaine des murmures »

Il y a quelques années, on avait découvert Carole Martinez et son merveilleux « Coeur cousu »  qui nous avait emportées dans son imaginaire plein de couleurs, de fantaisie et d’émotions. Dans notre modeste petit groupe de lecture d’Athènes, on l’avait même couronné roman de l’année … c’est dire si on attendait avec impatience son second roman.

« Du domaine des murmures » est arrivé chez les libraires en septembre dernier … et à peine paru, il est en finale du Goncourt et obtient celui des lycéens. Pourtant Carole Martinez n’a pas choisi la facilité.  Son roman, situé au XIIème siècle, met en scène Esclarmonde jeune femme emmurée de son propre gré, à la fois pour éviter un mariage dont elle ne veut pas, mais aussi par conviction religieuse. Le monde ne nous apparaît donc que par la petite fenêtre de sa cellule, ouverture aménagée pour lui faire passer de la nourriture.

Et pourtant, loin d’être écartée de la vie, Esclarmonde en devient le centre. Malgré son enfermement, son souffle nous guide à travers le domaine de son père et nous transporte même en terre sainte avec les armées de croisés. Tout comme Le cœur cousu, Du domaine des murmures est un conte singulier, parfois sauvage, cruel, sensuel aussi et, paradoxe, presque « sans époque » tant les questions qu’il soulève font encore résonnance aujourd’hui : conditions et pouvoir des femmes, maternité, puissance et dépendance des hommes … Aucun doute, Carole Martinez est une grande romancière … on va donc recommencer à attendre … son prochain roman !

Pour épater la galerie :

Le destin d’Esclarmonde n’est pas une création littéraire née de l’imagination de Carole Martinez. Le phénomène des emmurées (ou recluses) bénéficie d’un succès surprenant tout au long du moyen-âge à la fin duquel il disparaîtra. En 1320, la ville de Rome en comptait plus de 250. Un certain nombre de ces recluses sont des femmes en grande difficulté que la société n’a pas réussi à intégrer et qui trouve dans l’enfermement, une forme de protection. Pour d’autres, ce sont de vrais actes de foi. Au sein de l’Eglise, elles sont ainsi accueillies dans « l’ordre des morts », car ces femmes, même si elles vivent à proximité du monde des vivants, ne lui appartiennent plus vraiment. Elles sont donc littéralement « mortes au monde », ainsi que le confirme le rituel d’enfermement comparable à un véritable rite funèbre. Les cellules, ou reclusoirs,r sont adossés au mur des églises et bénéficie de 2 petites ouvertures, les fenestrelles, une pour apercevoir le cœur de l’église, l’autre pour recevoir de la nourriture et échanger avec les pèlerins de passage. Leur taille est normée, environ 10m2, et parfois, une fosse y est déjà creusée en prévision du décès de son occupante. Mais toutes ne supportent pas cet enfermement : certaines meurent rapidement de folie ou d’épuisement, d’autres obtiennent leur libération mais quelques-une d’entre elles y vécurent pendant plus de 50 ans….

Et dire que parfois, on aspire à un peu de calme ou de solitude …. des amateurs ?